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L'objet de médiation

Publié le
5/5/21
Michel Goémé - psychologue clinicien

Je vais utiliser l’idée du voyage, aborder les grands espaces et les chemins vers l’autre. En effet, il me semble important de créer quelques métaphores pour nous aider à saisir avec quelle philosophie on utilise un outil, avant de vous présenter la question des objets de médiation.

 

Le lien à l’autre

Je commencerai par un constat : Le lien parent-enfant n’est pas une évidence, le lien avec l’autre n’est jamais une évidence. Si vous n’êtes pas convaincu, je vous invite à revisiter, sans fards ni reconstructions, les hésitations, tâtonnements et doutes qui peuvent assaillir de jeunes parents, ou bien ceux que traversent des cœurs amoureux se cherchant à l’aube de leur grande histoire.

Le lien avec l’autre n’est jamais une évidence.

Si ça ne suffit toujours pas, je vous invite à revisiter la quasi-totalité de la production artistique humaine. La recherche de l’accord parfait, le bon mélange des couleurs ou le roman le plus émouvant, ne font que décrire les efforts des êtres pour se chercher, se rencontrer se lier et se délier.

Si cette perspective vous semble hors d’atteinte, il y a toujours Netflix. Et si vous avez vraiment la flemme, il y a la rubrique fait divers. Vous pourrez y constater que le lien à l’autre n’est décidément pas une évidence.

Ouvrir un chemin. Le paysage de l’autre

La rencontre avec l’autre n’est jamais sûre. Il y a parfois quelques pistes, des frêles indices dessinant une sorte de géographie interpersonnelle que l’on suit comme on suivrait dans un paysage une rivière une ligne d’arbre, une succession de cailloux. Chacun sa géographie, son monde, ses paysages internes, tous différents.

Si on veut se rencontrer il va falloir créer des objets qui nous permettent de nous repérer dans l’espace :

Engardant l’idée du voyage, ce sont les cartes géographiques. Seulement, chacun sa carte et chacun sa lecture de la carte de l’autre, alors pour être plus sûr de converger on va se fixer un point haut, aisément repérable, visible de loin que l’on inscrit sur les cartes. C’est aussi ça un objet de médiation.

Restaurer le lien parent-enfant, c’est donc retrouver des pistes perdues ou même, ouvrir ensemble de nouvelles voies. Mais c’est aussi les inscrire sur les cartes pour les rendre repérables. Les pistes demandent à être arpentées et aménagées, parfois sécurisées pour devenir sentier, chemin puis voie. Il en est de même pour que le lien se maintienne et évolue. On ne peut pas dessiner correctement la carte d’un lieu que l’on n’a pas exploré. Les colonisateurs l’ont souvent fait avec les dégâts que l’on sait. Car il est plus facile de porter un regard colonisant sur le lien parents enfants en projetant ce qui fait sens pour nous plutôt que de découvrir la géographie de l’autre. C’est ce difficile travail exploratoire de co-construction que réalisent les intervenants de l’EPE13.

 

Il est difficile de se mettre en chemin

Se mettre en mouvement c’est déjà tendre vers l’autre. Partir de chez soi (souvent rassurant) pour se risquer sur les terres “estranges” de ce qui n’est plus chez soi, mais déjà chez l’autre, demande autre chose qu’une paire de bonnes basquettes. C’est même un risque que nous ne sommes pas toujours prêts à prendre.

«Il est fort dangereux Frodon de sortir de chez soi, on prend la route et si on ne regarde pas où l'on met les pieds on ne sait pas jusque-où cela peut nous mener ». ¹ Voici l’avertissement plein de désir de Bilbon, ce voyageur mais aussi, ce conteur de l’épopée de Tolkien.

La clinique de ces dispositifs nous montre que la rencontre de l’autre ne nous laisse pas “indemnes”, elle nous change, elle nous enrichi de ce non soi qui petit à petit devient souvenir partagé. C’est peut-être d’ailleurs un critère de rencontre « véritable » .

Les professionnels doivent être attentifs en permanence à cet aspect de la rencontre. On pense souvent que les rencontres sont l’objectif, le bout du chemin, on réalise bien souvent qu’elles se font en chemin un peu au hasard, et surtout quand on s’y attend le moins.

 

¹J.R.R. Tolkien, Le seigneur des anneaux Christian Bourgeois Editeur

Des objets du milieu

Les objets de médiation que nous avons pu concevoir à l’EPE13 s’inscrivent à cet endroit. Ce n’est pas un hasard si j’ai cité un personnage de Tolkien, le philologue, pour qui « une langue nécessite une demeure adéquate»  et ses terres du milieu ; car les objets de médiations ce sont en quelque sorte des « objets du milieu » localisés sur de grandes cartes.

L’étymologie de « médiation » nous rapproche de l’idée du centre, de ce qui est entre les 2 termes d’une division. Si l’on remonte aux racines indo-européennes, on trouvera dans med ou mid l’idée de réfléchir et d’aider à la résolution, de prendre soin. Dans son étymologie l’objet, c’est ce qu’il y a devant : ce vers quoi tendent les désirs, la volonté, l'effort, l'action la compréhension mais c’est aussi ce qui existe dans sa matérialité, indépendamment du sujet. Pour faire simple, l’objet nous attire mais peut aussi boucher la vue. Il s’appréhende d’abord par les sens, nos sens le découpent dans la trame de notre environnement.

 

Le premier objet

Si l’on se penche sur l’origine du lien parent enfant, et notamment sur ce lien archaïque qui se constitue entre la mère et l’enfant, in utero encore à l’abri des regards du monde extérieur, il apparaît comme manifeste, que cette fusion et cohabitation de deux êtres en un seul corps, n’est rendu possible qu’à la condition de la présence d’un objet de médiation indispensable : le placenta.

Il est formé par des tissus de l’embryon fusionnés à ceux de la mère. Dans ce territoire du milieu, ce monde frontière, se gèrent tous les échanges physiologiques mère-enfant. Mais il accompli également une fonction complexe, encore peu connue, qui en fait le garant de la relation. Il produit des facteurs chimiques qui permettent à la relation de ne pas devenir mortelle. En effet sans la présence du placenta, le système immunitaire de la mère identifierait l’enfant comme du non soi, et l’attaquerait comme un corps lutte contre un virus. C’est donc grâce à la présence d’un objet tiers, qui n’a pas vocation à durer dans le temps, que le lien à l’autre est possible.

Cet organe n’a d’utilité que lors de la grossesse. Il n’a pas vocation à rester et doit même être évacué sous peine de devenir dangereux. Les anciens lui rendaient hommage par des rituels magiques afin de neutraliser son existence matérielle et le renvoyer au monde des esprits. Ne pas disparaître dans l’objet et en faire son précieux, c’est savoir s’en débarrasser à temps, comme on jetterait aux flammes un anneau devenu trop pesant. C’est important sous peine que l’objet l’emporte sur le sujet. Les objets de médiation visent à tomber. Ils ne sont que provisoires. Mais leur disparition est à ritualiser.

 

Des critères importants pour les objets de médiation

Nous arrivons donc au terme de cette première partie avec quelques clés pour définir un objet de médiation pertinent :

-Il doit être inscrit et reconnu sur les cartes de chacun (il doit parler à chacun)

-Représenter un point haut facilement identifiable, c’est un trait d’union

-Permettre de prendre soin et servir de filtre protecteur

-Mis devant, il fait converger vers lui tout en démarquant des limites

-Il contient une histoire forte mais dans l’épure afin de laisser la place à l’imaginaire

-Il n’a pas vocation à rester et peut être remplacé par d’autres objets et modalités de communication à condition d’être respecté dans la séparation(shinto).

Voyons maintenant quelques mises en application.

 

Le pavé

Ceci,(un pavé sur la table) est un objet de médiation. Je sais qu’à première vue, cela ressemble plutôt à un objet de conflit.

Voyez-vous, il s’agit d’un jeu pour enfant. La matière, bien que lourde, dure, s’effrite et peut être creusée pour laisser apparaître un fossile de dinosaure en plastique, qui une fois exhumé, pourra être assemblé par l’apprenti paléontologue.

L’enfant dont je vais vous parler était intéressé par les dinosaures (rien d’original là-dedans). Leur âge, leur force, leur grande taille comme celle des adultes, mais aussi leur caractère dangereux et dévorant était inscrit dans la géographie de l’enfant.

Cet enfant pouvait se présenter lors de précédentes rencontres dans d’autres lieux, sous un jour menaçant et débordant pour les professionnels. Dépassés par des pulsions destructrices, il cassait, jetait les objets et effractait les espaces. Ce n’était certainement pas le premier enfant à qui on penserait confier un pavé d’1 kilo.

De nombreux objets peuvent devenir arme par destination, en fonction de leur usage. Mais ce pavé n’était pas un projectile mais un coffre. Il recelait un trésor, qui demandait une certaine patience pour être mis à jour. L’objet était massif et garanti dans sa présence par le fait qu’il était stocké à l’EPE 13dans un lieu identifié, puis sorti lors des séances.

Il traversait le temps et les espaces pourtant morcelés et insécures de la vie de cet enfant. Un jour l’objet ne serait peut-être plus là, en tant que pavé, le bloc minéral céderait la place à un autre objet, le fossile de dinosaure. Mais nous étions garants, dans notre accompagnement, que malgré la crainte de révéler des choses menaçantes et terrifiantes, ce qui sortirait de ce pavé ne pourrait être qu’une trace d’un passé révolu, une sorte de préhistoire, forte par son empreinte mais impuissante à revivre.

L’histoire de cet enfant recelait de nombreuses zones de douleur. Cet objet a servi de support à un travail de structuration important. Il était encore impossible de parler d’une histoire personnelle trop à vif, mais il devenait possible de parler de celle du dinosaure. Protégée derrière cet objet, l’exploration devenait moins dangereuse. C’est à ce moment que l’espace du récit se déploie. La narration prend le relai. Il s’agit d’un profond vecteur de lien à l’autre .Nous sommes faits de récits, ceux-ci fédèrent des communautés. A ce moment comme dans les légendes, l’objet disparaît mais le récit se l’approprie et prolonge son existence.

 

L’écran

Pour un autre enfant, ce qui était impossible, c’était l’échange de regard, direct, menaçant, provoquant intenable. Cela lui renvoyait des éléments inassimilables de rejet et de fascination entre le parent et l’enfant. Celui-ci ne pouvait se constituer dans le regard du parent.

Le regard est un portage bienveillant, une première surface de reflet qui peut renvoyer à l’enfant une image de lui-même et qui le situe du côté du bon. “ Tues mon enfant, beau et bon à regarder”. Mais le lien parent enfant, tissé avant l’intervention, n’était pas fait de cette fibre. A la place de ce miroir positif, quelque chose de plus sombre voir d’inexistant était renvoyé.

Face au péril mortel de ne pas exister dans le regard de l’autre, être perçu même négativement, se constituer comme objet négatif, c’est déjà exister, même si cela doit conduire du « côté obscur » comme dirait l’autre. Il se trouve que cet enfant s’est saisi d’un objet lors de ces rencontres, probablement dans un réflexe premier d’évitement. Il s’agissait d’un écran affichant des jeux vidéo.

Là où du partage de géographie s’est opéré, c’est lorsque nous n’avons pas rejeté cet objet comme mauvais ou inapproprié au cadre standard d’une rencontre parent-enfant. Nous avons transformé la surface numérique de l’écran en objet de médiation quand nous avons fait deux choses. La première, c’est d’inviter le parent, en plaçant une chaise derrière nous, à porter un regard sur son enfant, en train de jouer et pas seulement en train de renvoyer de la menace, puis plus tard, à s’intéresser, à se faire expliquer les règles du jeu par l’enfant.

La deuxième chose, c’est quand nous avons observé et préservé une dimension importante, à savoir que cet enfant regardait subrepticement dans le reflet de l’écran son parent assis, derrière lui, sur sa chaise.

Cette fonction quasi placentaire, de permettre du lien tout en préservant d’une trop grande fusion portée par le regard est caractéristique de la mise en œuvre d’un espace de médiation. Petit à petit, la piste est devenue chemin, puis voie de communication. Un sculpteur peut chercher à dégager du marbre la statut qu’il est seul à entrevoir déjà dans la pierre, un photographe va suspendre et fixer un instant échappant à la plupart d’entre nous dans le fil du temps.

Dans les espaces cliniques qui sont ceux de l’EPE des Bouches du Rhône, il nous arrive de trouver un espace de travail dans une pierre ou un écran.

Ici les moyens à mobiliser ne sont pas exclusivement de l’ordre du matériel. Parfois, pierres et écrans ne suffisent pas, il faut concevoir des dispositifs beaucoup plus élaborés et innovants comme le roman-image, mais ce sera l’objet d’autres rencontres.

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