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Réintégrer une narrative de l'histoire familiale en Espace de Rencontre

Publié le
8/4/21

Réintégrer une narrative de l'histoire familiale dans le dispositif Espace de Rencontre 

Pierre Valverde - Psychologue clinicien

L’inscription dans le dispositif Espace de Rencontre pour une famille se fait dans une temporalité et une historicité lui étant propres. Aboutissement d'un processus judiciaire condensant tant des enjeux matériels que relationnels, le travail en espace de rencontre met l'accent sur la qualité et l'étayage du lien parent-enfant dans des situations où de multiples facteurs l'affectent.

Qu'il y ait rupture de liens, crise, conflictualité familiale, la dimension narrative se révèle être une interface médiatrice décisive dans l'approche clinique de telles situations. A un niveau subjectif, une telle narration permet d'éprouver son positionnement dans une constellation familiale, d'allier et de co-construire une représentation de soi à un mythe familial.

Construire et déconstruire, deux leviers nécessaires aux remaniement symboliques et imaginaires qui s'opèrent dans de telles narrations dont nous verrons comment s'y entremêlent processus subjectifs et processus groupaux.

Le travail sur la dimension narrative de l'histoire familiale et les apports théoriques qui en découlent peuvent se référer aux approches systémiques, psychanalytiques groupales, mais aussi des thérapies narratives.

J'ai donc choisi de vous présenter une situation d’accompagnement en espace de rencontre. Monsieur D, Madame J et leurs deux fils John et Vlad :

Suite au protocole judiciaire en espace de rencontre, nous rencontrons individuellement Monsieur D et Madame J, pour en première instance, présenter le dispositif, soutenir leur possibilité singulière de s'y inscrire, recueillir leur témoignage quant à l'actualité de leur situation, et celle de leur famille. Image d'un voyageur arrivé à quai et y déposant ses valises, riches de rêves, de déceptions, de ces choses desquelles on aimerait pouvoir s'éloigner mais qui nous rattrapent, d'un idéal mis à l'épreuve de la réalité.

Madame J apparaît anxieuse, son discours est prolixe et elle ne tarit pas d'énoncer les nombreux modes de conflictualité ayant pu la lier à Monsieur D, notamment la question de sa violence, tant verbale que physique à ses dires. Elle est divorcée de Monsieur D depuis 3 ans mais, à l'écoute de son discours, une temporalité psychique se révèle, donnant à entendre, par une certaine coloration affective, toute l'actualité de ce processus de séparation qui au demeurant semble être encore soumis à sa propre élaboration. À la suite d’un incident ayant opposé Monsieur D à son fils aîné, Vlad, lors d'une scène éducative, qui s'éclaircira au fil des rencontres, tant en ces premiers instants il pouvait être complexe et traumatogène de la raconter, Vlad et John ne souhaiteront plus voir leur père.

Monsieur D quant à lui apparaît abattu lors de ce premier entretien, parent visitant, ce droit de visite en espace rencontre est investi comme sa seule option dans la situation. Souffrant de ne plus voir ses enfants depuis son altercation avec Vlad, il oscille entre un état de colère et une dépressivité dont on peut subodorer que l'un fait réponse à l'autre, cette dépressivité s'établissant autour d'une angoisse de perte, du vécu de séparation avec ses deux enfants dans la présente situation. Il raconte lui aussi selon son éclairage les événements ayant conduit à ce que les liens à ses enfants soient affectés. Il aborde également les éléments d'expertises psychiatriques menées sur chaque membre de la famille, afférents au jugement, désemparé et y trouvant réconfort et compréhension, dans un moment de sa vie qui à ses dires lui échappe, dans lequel il se sent exclu de son rôle de père.

De ces deux premiers entretiens la conflictualité et l'état de crise de la situation familiale est notable. Un premier espace rencontre sera planifié, chaque parent étant décidé à s'y inscrire, Vlad et John en accord avec l'idée d'y rencontrer leur père. Nous recevrons en amont du premier espace Vlad et John.

Nous rencontrons donc Vlad et John ensemble, 15 et 10 ans respectivement et très rapidement, Vlad tente d'établir avec nous une forme d'accord de principe, insistant sur la violence de son père et prenant John de nombreuses fois à témoin, dans une forme de lien d'autorité où John semble porter voix commune, un discours arrêté autour des motifs de la dangerosité de leur père. Cette introduction à la rencontre laisse entrapercevoir les premiers rouages d'un système familial dont on pressent que Vlad et John chacun d'une manière différente sont étreints dans l'étau de la souffrance, dont les possibilités d'issues narratives et représentationnelles ont été suspendues par des conflits et alliances.

Monsieur D arrive et prend place dans l'espace, ses enfants le rejoignant peu après, Vlad en préambule lui intimant « d'ôter ce sourire de son visage », Monsieur D décontenancé, tentera de lui expliquer son contentement de les retrouver.

D'emblée Vlad souhaite clarifier auprès de son père qu'il a été contraint de se rendre à l'espace, incluant rapidement John dans ses dires et lui signifie que sur le long terme il souhaiterait rompre ses liens avec lui ainsi qu'avec toute la branche paternelle de la famille.

Monsieur D, les échanges progressant, peine de plus en plus à se décaler, cédant parfois à quelques formes d'agacement et n'appréhendant pas la nécessité pour Vlad de pouvoir se confronter, le confronter face à l'altercation ayant conduit à leur rupture de lien.

John parle peu et la violence des échanges entre son père et Vlad l'affecte, affection dont il témoigne par un vécu d'anxiété se traduisant par de nombreuses démangeaisons, un balancement machinal d'un de ses genoux, l'ébouriffement d'un mouchoir papier qu'il émiettera tout au long de la visite.

Monsieur D tentera à de nombreuses reprises de désamorcer le caractère éruptif des échanges par le recours à des taquineries, cherchant à rétablir une connivence dans le lien à ses enfants mais renforçant maladroitement le sentiment pour Vlad d'être moqué et provoqué.

Ce premier espace s'achèvera sur un au revoir distant de Vlad et John. Bien que déçu, Monsieur D y mesurera la densité du travail à accomplir dans l'espace, pour que se rétablisse un lien plus apaisé entre ses fils et lui, se dépasse ce moment de crise ayant conduit à une rupture dans leurs liens.

Les enfants sont raccompagnés à Madame J, Monsieur D quant à lui souhaitera échanger avec l'équipe des psychologues pour réintégrer des éléments et vécus de cette première expérience de l'espace rencontre témoignant de son investissement du cadre, s'en saisissant pour étayer une construction de sens après-coup.

A l'issue de cette première rencontre il nous semblera important de préserver John de ces joutes verbales entre Vlad et son père, de soutenir sa singularité et sa liberté de l'exprimer par des médiateurs tels que le dessin comme il a pu nous dire s'y adonner. D'axer notre accompagnement autour de la transformation d'éléments bruts par le groupe familial tels qu'ils puissent faire narration, représentation de cet entrelac de processualités et de dynamismes croisés.

Le second espace sera l'occasion pour Vlad et son père de revenir sur l'incident les ayant opposés. Vlad reproche à son père de l'avoir agressé sans raisons, une forme de violence qu'il indexe à d'autres éléments et tranches de récit de leur expérience familiale commune, sollicitant John qui participera à l'élaboration de ce récit dans lequel il relatera d'autres formes de violences de Monsieur D.

Monsieur D quant à lui abasourdi par la focale de la narrative s'évertuera à nuancer des éléments, tentera de faire contrepoids imaginaire en des endroits de discours où il peut se sentir acculé, souffrant de se confronter à l'interprétation des liens père-fils que peuvent faire ses enfants.

Vlad dans une volonté de défiance lui dira qu'il n'a jamais été que le « chien de maman » que sa mère l'a toujours employé pour qu'il « aboie sur ses enfants ». Cet énoncé a pu être décisif en ce que Monsieur D ne s'en défendant pas et acceptant bien que brutale l'interprétation de son fils, apprendra à Vlad que lors de leur altercation, bien que divorcés, Madame J avait fait appel à lui, lui envoyant une photo de sa jambe tuméfiée à la suite d’un accès de violence de Vlad à son égard en réaction et frustration face à une interdiction qu'elle lui avait proféré, lui demandant donc d'intervenir.

Cet espace a pu être l’occasion de lier à différents niveaux de discours le point de vue de John, Vlad et Monsieur D dans cette situation de conflit familial. D’autres scènes de débordements éducatifs ont pu se raconter, s’y répétant une sorte de surenchère de violence, une mise à mal de la capacité de Monsieur D et Madame J à contenir et protéger leurs enfants de passages à l’acte auto et hétéro-agressif.

Les espaces progressant, John et Vlad trouveront de nouveaux moyens pour s’inscrire dans le lien à leur père, désirant se révéler à lui, s’autorisant au fil des accompagnements à lui partager leurs centres d’intérêt.

Au cours d’un espace, un temps de dessin initié par John sera fertile de significations et de processualités, temps de libre-association par le dessin où la dynamique familiale sera mobilisée, chacun s’y essayant, John, Vlad et leur père débattant après coup de leurs productions.

John habitué à réaliser des bandes-dessinées, tel qu’il nous le confiera, en apportera quelques-unes, au cours d’autres espaces, et se lancera dans la réalisation d’une planche, répondant à une histoire qu’il constituera en temps réel, associant progressivement dans un aller-retour entre traits et interprétation de ses productions, des formes qu’il pouvait concevoir. Son scénario était celui d’une dynastie d’êtres se succédant de générations en générations dans une forme d’immortalité acquise par leur pouvoir, ces êtres se reconnaissaient de posséder des traits communs à chacun de leurs visages, mais aussi et surtout de la lettre D qu’ils portaient sur leur vêtement.

Par soucis d’anonymat, la lettre ayant été changée, nous pouvons seulement préciser qu’elle correspondait à l’initiale du nom de famille de leur père, mais aussi à un niveau plus manifeste d’après les dires de John, à un objet rare et précieux, à l’apparence attractive, le Diamant. Ce peuple était détenteur d’une arme appelée anti-héros/anti-erreur et opprimaient d’autres peuples victimes de leur dévastation, telle que les inclusions de la couleur rouge en témoignaient. Un autre personnage, transversal à l’opposition des peuples, était notable par sa construction. En effet, John nous expliquera qu’il était pape et infirmière, selon que l’on regarde son couvre-chef comme un callot ou une coiffe, le maniement du symbole de la croix, étant assez subtil pour que l’on puisse y voir une croix médicale ou chrétienne en l’occasion. Y associant le conseil spirituel et la guérison, John expliquera que ce personnage allait de champs de batailles en champs de batailles pour remplir ses fonctions.

Monsieur D valorisera le dessin de John en lui disant apprécier sa manière d’y dessiner les mains, attaché au réalisme, à leur capacité à retranscrire le mouvement, que son fils a su leur donner.

Vlad assez inconsciemment se saisira de cet élément de désir et dessinera sur une pleine feuille une main finement ouvragée à laquelle il reliera des fils de marionnettiste, sur laquelle il apposera un symbole d’œil contenu dans un triangle qu’il associera à l’en-tête illustré de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen rédigée en 1789. Suite à ce premier dessin il poursuivra sur l’esquisse d’une figure spectrale, à la longue robe déchirée, portant un masque, aux yeux sanguinolents, et tenant en sa main droite un maillet, dont il nous dira qu’elle constituait une allégorie de la justice. Il finira en reproduisant la forme d’une figurine posée sur la table, aux traits doux et à la teinte monochrome, un chat miniature, qu’il s’évertuera à dessiner avec grande précision et sous lequel il signera avec le nom de famille de sa mère.

Riches de ces productions nous ne pouvons qu’y repérer dans leur complexité, la condensation de multiples processualités, quadrillant les registres du moi et de ses identifications, de son idéal et de sa toute-puissance, de la trans générationnalité, de la différence des sexes, de la liaison de pulsions dans la constitution d’une matrice imaginaire propice à mettre en mouvement des représentations inconscientes se traduisant par psychodynamisme dans un dessin mobile, vivace et coloré.

S’y condense également plusieurs temporalités, dimensions et problématiques, celle de la salle propre à l’espace rencontre, par association et connexité, celle du jugement et de la loi, du conflit familial, du mythe familial et du mythe individuel tels qu’ils s’édifient à l’intersection entre la position subjective du narrateur et son appartenance à un système familial, comme une étoile à sa constellation.

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